La Serpe

Philippe Jaenada

La serpe

Editions Julliard, 2017

 

Henri Girard et Georges Arnaud ne font qu’un. Sans doute ces deux noms ne vous disent-ils que vaguement quelque chose, à moins d’avoir déjà lu La Serpe. Pourtant ils ont marqué leur époque. Henri Girard a été accusé de trois horribles meurtres à la serpe, celui de son père, de sa tante et de la cuisinière du château, en 1941. S’il a été acquitté, il n’en reste pas moins que pratiquement personne ne l’a cru innocent, à part Maurice Garçon, son principal et brillant avocat. Neuf ans après le drame, sous le pseudonyme de George Arnaud, il a écrit, entre autres, le livre Le Salaire de la peur (Julliard) sur lequel Georges Clouzot s’est appuyé pour tourner le film du même nom.

Philippe Jaenada a sa réputation bien installée en tant que fouille-merde dans les affaires glauques du passé. Dans Sulak (Julliard, 2013), il retrace la vie de Bruno Sulak le gentleman cambrioleur, ainsi que celle qu’il aurait pu vivre si la destinée ne s’en était pas mêlé. Dans La petite femelle (Julliard, 2015), il réhabilite la mémoire de Pauline Dubuisson bafouée par la population, la presse et tout ce qui pense et s’exprime à l’époque et bien des années après, suite au meurtre de son amant. La Serpe est de la même trempe. Philippe Jaenada décortique l’assassinat, les interrogatoires et le procès, s’installe dans les locaux des Archives de Périgueux, hante les lieux du crime et propose aux faits une autre explication que celle qui a conduit au jugement d’Henri Girard.

Entre un nem et une bouchée de bœuf aux oignons (très moyen, si je peux me permettre), je retourne au livre de Guy Penaud. Il raconte le procès et son ahurissant dénouement. L’accusé a pu, miraculeusement, s’adjoindre les services du plus grand – et de loin – avocat de ces années-là et des suivantes, sans doute même du XX° siècle et du nôtre jusqu’à maintenant (seul Éric Dupond-Moretti, je pense, peut regarder son fantôme dans les yeux) : Maurice Garçon. C’est grâce à lui, à son génie, qu’Henri poursuivra sa vie, libre, claquera la fortune de la famille en deux ans, se traînera crevard en Amérique du Sud, que Georges Arnaud écrira Le Salaire de la peur, sauvera la tête de Djamila Bouhired, se battra contre toutes les injustices et sera enterré au cimetière barcelonais de Cerdanyola, quarante-quatre ans après le verdict, sous son vrai nom et un seul mot, espagnol : « Henri GIRARD – ESCRITOR ».

De son écriture mauvais genre toujours maîtrisée et brillante, il décortique les événements, raconte son enquête, ironise sur le passé et sur lui-même et, par là-même, captive le lecteur qu’il tient en haleine malgré la longueur de ses hypothèses ponctuées de descriptions, dont il a besoin pour étayer ses théories. Le résultat est vibrant de vivacité, drôle et imagé.

L’avocat général est Bernard Salingardes, Procureur de la République à Périgueux. La partie civile, en l’occurrence Madeleine Soudeix, la fille de Louise [la cuisinière], est représentée par Bardon-Damarzid, avocat au barreau de Périgueux, assisté de Maître Chapoulaud. Tout le monde ici est du coin. Quand Maurice Garçon pénètre dans la salle, c’est comme si Maurice Chevalier arrivait pour chanter au mariage de la cousine Paulette, ou comme si Gérard Depardieu acceptait d’interpréter l’ogre à la kermesse de fin d’année de la maternelle de Dylan. Sa réputation le précède, son physique intimidant l’accompagne.

Philippe Jaenada a également l’art de croiser ses différents romans, ce qui donne encore plus d’ampleur au récit. Avec La petite femelle en particulier, certaines comparaisons ne manquent pas de truculence. Ainsi de Maurice Garçon qui sauve Henri Girard en 1943 alors qu’il réclamera la tête de Pauline Dubuisson dix ans plus tard. Hasard dans le choix de ses sujets ? Peut-être, mais Jaenada ne le présente pas ainsi.

Vous l’aurez compris, j’avais déjà beaucoup aimé La petite femelle et, malgré une ressemblance dans la structuration du récit (ressemblance toute relative, dans la mesure où Henri Girard a longuement et pleinement survécu au procès contrairement à Pauline Dubuisson), je me suis régalée en lisant La Serpe. Il a reçu le Prix Renaudot 2017, amplement mérité.

=> Quelques mots sur l’auteur Philippe Jaenada

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2 réflexions sur “La Serpe

    • Je n’ai pas lu Sulak et en effet, c’est probablement le meilleur des trois, d’après ce que j’en ai entendu. La petite femelle a été une révélation pour moi. Je vais devoir lire Sulak, mais pas tout de suite…

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